Fiodor Dostoïevski a écrit que le catholicisme romain « a
proclamé un Christ nouveau bien différent de l’ancien, un Christ qui
se laisse séduire par la troisième tentation du démon : les royaumes
de la terre ! » [1]
C’est le principal reproche de l’orthodoxie au catholicisme romain. Il
est légitime et on ne peut le contester sans mauvaise foi.
Contrairement au patriarche de Constantinople ou plus tard à celui de
Moscou, qui ne revendiquent que le « glaive spirituel », le pape
revendique également, durant le Moyen Âge, le « glaive temporel ». C’est
pourquoi, non seulement il possède l’une des principautés les plus
riches d’Italie, mais il prétend régner sur les rois et les empereurs
(lire « Les racines médiévales de la désunion européenne »),
et mobiliser leur classe militaire pour les envoyer coloniser la
Palestine et, en 1204, conquérir et saccager Constantinople (lire « La Croisade est terminée »).
La fausse donation, péché originel de la papauté
Pour justifier leur projet de monarchie universelle, les papes ont
employé une armée de légistes qui ont élaboré un nouveau droit canonique
pour prévaloir sur le droit féodal et coutumier, tout en faisant
apparaître leur nouveau système comme le plus ancien grâce à des
contrefaçons.
La contrefaçon médiévale la plus célèbre est la « donation de
Constantin ». Ce faux célèbre, fabriqué dans un scriptorium du pape
entre 750 et 850, est inclus dans un recueil d’une centaine d’autres
faux décrets et actes synodaux connus aujourd’hui sous le nom de
décrétales pseudo-isidoriennes. Le but principal de ces faux décrets
était d’inventer des précédents pour l’exercice de l’autorité souveraine
de l’évêque de Rome sur l’Église universelle d’une part, et sur tous
les souverains d’Europe d’autre part. Ces faux furent incorporés au XIIe
siècle dans le Decretum de Gratien qui deviendra la base de tout le droit canonique.
La donation de Constantin est la pièce maîtresse de cette entreprise
de falsification massive de l’histoire. Elle peut être considérée comme
la Constitution qu’a donnée l’Église romaine à l’Europe pour en faire
l’instrument du nouvel ordre mondial qu’elle ambitionnait. Ce mensonge
d’une audace inouïe est, en quelque sorte, le péché originel d’un
Occident qui se transformera, au fil des siècles, en un « Empire du
mensonge » aux ambitions impériales sans limites.
Rappelons le contenu. Par ce document, l’empereur Constantin le
Grand, reconnaissant d’avoir été guéri de la lèpre par l’eau du baptême,
cède « à Sylvestre le pontife universel et à tous ses successeurs jusqu’à la fin du monde » tous les insignes impériaux – pallium, sceptre, diadème, tiare, manteau de pourpre, tunique écarlate –, c’est-à-dire la totalité de « la grandeur impériale et la gloire de notre puissance ». Constantin lui cède aussi « tant
notre palais [du Latran] que la ville de Rome et toutes les provinces,
localités et cités de l’Italie ou des régions occidentales ». Et
pour bien manifester son renoncement à tout droit sur l’Occident,
Constantin décide de se retirer en Orient. Sur cette base, les papes
vont prétendre avoir reçu l’autorité impériale et le droit de la
conférer à l’empereur de leur choix, ou de la lui retirer s’il s’en
montre indigne. C’est en vertu de ce principe que Grégoire VII force
l’empereur germanique Henri IV à s’humilier devant lui et reconnaître sa
suzeraineté à Canossa en janvier 1077.
Ayant reçu de Constantin le pouvoir temporel sur tout l’Occident, les
papes s’efforceront également de transformer tous les royaumes en
fiefs, et leurs rois en vassaux. Alexandre II (1061-1073) accorde ainsi
l’Angleterre à Guillaume de Normandie, qui, sous bannière papale, défait
les Saxons rebelles à Rome. Plus tard Adrien IV (1154-1159) concède
l’Irlande (également indomptée par Rome) comme « possession héréditaire » au petit-fils de Guillaume, le roi Henri II Plantagenêt, car « toutes
les îles sont censées appartenir à l’Église romaine de droit ancien,
selon la donation de Constantin, qui les a richement dotées » [2].
Lentement mais sûrement, de coup d’État en coup d’État, et grâce au
rayon paralysant de l’excommunication, le pape est devenu le souverain
le plus puissant d’Europe, damant le pion à l’Empereur en titre. Tout
cela grâce à la fausse donation de Constantin.
Le faussaire ne s’est pas contenté d’affirmer que le pape détient la
suprématie temporelle sur tout l’Occident. Il lui confère également la
suprématie spirituelle sur le monde entier, c’est-à-dire, en pratique,
sur toute la chrétienté orientale. Constantin le Grand aurait en effet
décrété que l’évêque de Rome « gouvernera les quatre patriarcats,
Alexandrie, Antioche, Jérusalem et Constantinople, ainsi que toutes les
Églises de Dieu dans le monde entier. Et le pontife qui présidera
actuellement aux destinées de la très sainte Église romaine sera le plus
haut, le chef de tous les prêtres dans le monde entier, et toutes
choses seront réglées selon ses décisions ». Là réside la grande trahison que dénoncent les orthodoxes, attachés au principe de la collégialité de l’Église (sobornost
pour les Russes). La donation est, bien évidemment, la cause première
de ce que nous appelons le schisme d’Orient, mais que les orthodoxes
appellent le schisme d’Occident.
Lorsque cette Donation commença à être utilisée intensivement comme
arme juridique, au XIe siècle, il y eut des contestations. En 1001, en
réponse à une demande du pape Sylvestre II de « restituer » au Saint-Siège huit comtés d’Italie, l’empereur Otton III dénonce « l’incurie et l’incapacité » des pontifes, ainsi que « les mensonges forgés par eux-mêmes » rédigés « en lettres d’or » et placés « sous le nom du grand Constantin [3].
Au début du XIIIe siècle, Walther von der Vogelweide, un poète proche
de Frédéric II, n’en conteste pas l’origine mais y voit un grand
malheur, qui a inversé l’ordre naturel du monde et causé des souffrances
infinies à l’Europe [4].
Frédéric II s’entoure de légistes pour la déclarer invalide. Mais
Innocent IV répond que, tout pouvoir appartenant au Christ représenté
sur terre par le pape, la donation n’est, de toute manière, qu’une « restitution ».
Dans la seconde partie du XIVe siècle, tandis que les contestations se
font plus nombreuses, le clerc Pierre Jame d’Aurillac déclare que la
question de l’authenticité de la donation ne se pose pas, parce qu’à
l’évidence elle est conforme à la volonté de Dieu [5].
Il fallut attendre le XVe siècle pour que commence à être reconnu le
caractère frauduleux de la donation de Constantin, par une analyse
critique assez simple qui aujourd’hui n’est plus remise en question (par
exemple, comment Constantin peut-il évoquer le patriarcat de
Constantinople qui n’existe pas encore ?). Et cependant, aucune excuse
officielle ne fut jamais présentée par le Vatican pour cette ruse
diabolique. En fait, rien ne changea en profondeur dans le discours et
l’attitude de la papauté. Bien au contraire, dans une fuite en avant qui
ressemble à l’acte désespéré d’un menteur démasqué, on verra Pie IX
proclamer au concile de Vatican (1870) le dogme (rétroactif) de
l’infaillibilité papale. On ne demande pas aux catholiques de
reconnaître l’infaillibilité de Dieu, mais ils doivent reconnaître
l’infaillibilité du pape.
Constantin le Grand Mystère
Constantin le Grand a servi de caution au projet théocratique des
papes. Mais dans quelle mesure ? Ont-ils seulement fabriqué sa fausse
donation, ou bien d’autres choses encore ? Quel crédit, en fait, doit-on
accorder à sa biographie supposément écrite par Eusèbe de Césarée ? Les
récents éditeurs académiques de cette Vita Constantini admettent qu’ « elle s’est avérée extrêmement controversée », certains chercheurs étant « très sceptiques ».
« En effet, l’intégrité d’Eusebius en tant qu’écrivain a souvent été
attaquée et sa paternité de la VC [Vita Constantini] niée par des
chercheurs questionnant la valeur des informations qu’elle fournit, la
discussion se concentrant particulièrement sur les nombreux documents
impériaux qui sont cités textuellement. » [6]
La Vita Constantini est censée avoir été écrite en grec, mais
elle n’était connue jusqu’au XIIIe siècle que dans la traduction latine
attribuée au légendaire saint Jérôme, tout comme l’Histoire ecclésiastique
du même auteur (l’autobiographie de l’Église, en quelque sorte). En
vérité, rien ne permet de garantir qu’elle a été écrite en Orient, et
avant le VIIIe siècle. Il se peut qu’elle soit aussi fausse que la
donation de Constantin.
Hors Eusèbe, il n’y a pas le moindre indice que Constantin était
chrétien ou même favorable au christianisme. Deux panégyriques de
Constantin ont été conservés et ils ne font aucune mention du
christianisme. Au lieu de cela, l’un contient le récit d’une vision
reçue par Constantin du dieu-soleil Apollon, « avec la victoire qui l’accompagnait », après quoi Constantin se plaça sous la protection de Sol Invictus.
Ce que (Pseudo)-Eusèbe rapporte dans sa Vie de Constantin est à
l’évidence une réécriture chrétienne de cette légende païenne : en
marchant sur Rome pour renverser Maxence, Constantin vit de ses propres
yeux dans le ciel, en plein midi, une croix surgissant de la lumière du
soleil, portant le message, « par ce signe, tu vaincras ». La
nuit suivante, le Christ lui apparut en rêve pour confirmer la vision.
Constantin fit peindre le signe sur les boucliers de tous ses soldats et
remporta la bataille du pont Milvius. C’est ainsi que, si l’on en croit
cette histoire, le Christ serait devenu un dieu militaire.
L’auteur nous jure ses grands dieux qu’il a entendu cette histoire de la bouche même de Constantin :
« Pendant qu’il faisait cette prière, il eut une merveilleuse vision,
et qui paraîtrait peut-être incroyable, si elle était rapportée par un
autre. Mais personne ne doit faire difficulté de la croire, puisque ce
Prince me l’a racontée lui-même longtemps depuis, lorsque j’ai eu
l’honneur d’entrer dans ses bonnes grâces, et que l’événement en a
confirmé la vérité. » (I,28)
Sont-ce là les paroles d’un bon biographe, ou d’un mauvais menteur ?
Le mensonge, en l’occurrence, est prouvé. L’arc de triomphe que
Constantin fit bâtir à Rome pour commémorer sa victoire sur Maxence
contient de nombreux représentations de divinités païennes, en
particulier du dieu solaire Apollon, mais pas une seule petite référence
au Christ qui, nous dit Eusèbe, lui aurait procuré la victoire.
Eusèbe décrit ainsi l’étendard militaire que fit faire Constantin (aujourd’hui appelé le labarum) :
« J’ai vu l’étendard que les orfèvres firent par l’ordre de ce
Prince, et il m’est aisé d’en décrire ici la figure. C’est comme une
lance, couverte de lames d’or, qui a un travers qui fait la croix. Il y a
en haut de la pique une couronne enrichie d’or et de pierreries. Le nom
de notre Sauveur est marqué sur cette couronne par les deux premières
lettres ; dont la seconde est un peu coupée. Les empereurs ont porté
depuis ces deux mêmes lettres sur leur casque. » (I,31)
Ce « chrisme » ou « christogramme », constitué par les lettres
grecques Chi (X) et Rho (P) entrecroisées, est aujourd’hui le blason de
la papauté. Or l’archéologie et la numismatique ont prouvé qu’il est
beaucoup plus ancien que le christianisme. On le trouve par exemple sur
un drachme de Ptolémée III Évergète (246-222 av. J.-C.). Il apparaît
même sur une monnaie de Maxence, que Constantin aurait vaincu
précisément par ce signe [7]. Il est clair que le Chi-Rho était un symbole impérial pré-chrétien.
Mais sa signification originelle reste mystérieuse. Constatant qu’il
est généralement entouré d’une tresse végétale, on a supposé que le
symbole faisait référence à un principe cosmique associé à la
résurrection (anastasis) de la Nature. Certains y voient un
talisman emprunté au culte de Mithra, qui s’était généralisé dans la
noblesse romaine. Les analogies entre Mithra et Jésus sont si nombreuses
que Justin et Tertullien accusaient Mithra d’imitatio diabolica.
On sait aussi que plusieurs églises italiennes, dont la basilique
Saint-Pierre, ont été construites sur des cryptes mithriaques [8].
Notez sur ce frontispices de la basilique Saint-Pierre, que le P se
trouve devant sur le X, suggérant un mot commençant par P. Se
pourrait-il que ce soit en fait une contraction du mot latin PAX ?
L’hypothèse n’est pas très satisfaisante, parce que le chrisme est
souvent accompagné des lettres α et ω.
L’important est ceci : nous n’avons par la moindre confirmation
archéologique d’un quelconque intérêt de Constantin pour le
christianisme. Et nous avons de sérieuses raisons de croire qu’Eusèbe
ment. On sait que Constantin se fit représenter en dieu solaire Apollon à
Rome aussi bien qu’à Constantinople, où se tenait une colonne de
porphyre de trente mètres surmontée par une statue du dieu avec le
visage de Constantin portant une couronne solaire irradiante [9]. On note que la fête de Sol Invictus était célébrée le 25 décembre et que la première référence au 25 décembre comme date de naissance du Christ se trouve dans la Depositio Martyrum
datée de 354, soit longtemps après la mort de Constantin. Ce n’est
qu’en 380 que l’empereur Théodose Ier interdit définitivement le culte
de Sol Invictus, pour faire du 25 décembre une fête exclusivement
chrétienne. C’est un indice fort que le christianisme a détourné des
rites et des symboles du culte de Sol Invictus dont Constantin avait voulu faire la religion de l’Empire.
On admet qu’il y eut un changement de politique religieuse entre
Constantin et Théodose. Mais le changement était peut-être beaucoup plus
profond qu’on ne le croit. Le culte de Sol Invictus a été
remplacé par le culte du messie Jésus. Le remplacement n’a pu se faire
qu’en réécrivant l’histoire. Théodose devait affirmer sa continuité avec
Constantin, tout en rompant avec son héritage ; il a chargé
pseudo-Eusèbe (qui est aussi probablement pseudo-Jérôme) d’écrire
l’histoire officielle de l’Église.
Signalons encore un autre aspect problématique de la foi chrétienne
de Constantin. On nous a appris que Constantin aurait convoqué et
présidé le premier concile de Nicée en 325, et obligé tous les évêques
présents à signer la profession de foi élaborée à l’occasion contre la
doctrine d’Arius. Mais Constantin aurait par la suite favorisé
l’arianisme et aurait été baptisé dans cette « hérésie » par son parent
Eusèbe de Nicomédie, alors patriarche de Constantinople. Son fils
Constance II aurait suivi la même voie. Est-il concevable qu’un empereur
désavoue ainsi sa propre politique religieuse, détruisant du même coup
l’unité de l’Église qu’il venait péniblement d’obtenir ? L’arianisme est
lui-même un grand mystère ; il n’a laissé aucun vestige matériel, même
en Espagne où il est supposé avoir été la religion de la classe
dominante pendant trois siècles. C’est une source de perplexité pour
des chercheurs comme Ralf Bockmann (« The Non-Archaeology of Arianism »,
2014) ou Alexandra Chavarria Arnau (« Finding invisible Arians »,
2017) [10].
René Guénon a rappelé « l’obscurité presque impénétrable qui
entoure tout ce qui se rapporte aux origines et aux premiers temps du
Christianisme, obscurité telle que, si l’on y réfléchit bien, elle
paraît ne pas pouvoir être simplement accidentelle et avoir été
expressément voulue » [11].
Il y a tant d’incohérences dans les cinq premiers siècles de l’histoire
du christianisme. Certaines sont occasionnellement reconnues par des
universitaires peu soupçonneux. Voici, par exemple, une remarque de
l’éditeur de la Consolation de la philosophie de Boèce (vers 524) :
« Ce qu’on remarque surtout dans les ouvrages de Boèce, dans ceux, du
moins, qui sont authentiques, c’est l’absence de toute allusion, si
lointaine qu’on la suppose, à la religion chrétienne. À n’en juger que
par ses écrits, on pourrait croire que cette religion était de la veille
seulement apparue sur la terre et que l’enseignement de sa morale et de
ses dogmes était encore confiné au fond des ergastules et des
catacombes. » [12]
Boèce a écrit la Consolatio en attendant la mort en prison. Il est considéré comme un saint et un martyr chrétien. Est-ce crédible ?
Comment déplace-t-on un empire ?
La Vita Constantini est probablement contemporaine de la
déclaration de Constantin, et aussi fausse qu’elle. Elle reproduit et
élabore les grands thèmes de la donation de Constantin, à commencer par
le déplacement de la capitale de l’Empire romain de Rome à Byzance, pour
laisser au pape l’imperium sur tout l’Occident.
Cette notion de translatio imperii est saturée de
contradictions. Premièrement, Constantin n’a pas déplacé sa capitale
vers l’Est, puisqu’il était lui-même originaire de Moésie, dans les
Balkans. On admet que Constantin n’avait jamais mis les pieds à Rome
avant de la conquérir sur Maxence. Constantin n’était pas un Italien
accidentellement né en Moésie : son père Constance était également
originaire de Moésie, tout comme son collègue et rival Licinius, et tout
comme son prédécesseur Dioclétien, dont le palais se situe à Split,
aujourd’hui en Croatie, et qui vécut principalement plus à l’est encore,
à Nicomédie, sur la rive orientale du Bosphore. Et l’origine orientale
des empereurs n’était pas nouvelle. Comme l’écrit Warwick Ball dans Rome in the East : « À
l’époque de l’expansion maximale de Rome, des empereurs originaires
d’Orient commençaient à la gouverner : les empereurs Caracalla et Geta
étaient à moitié puniques et à moitié syriens, tandis qu’Elagabalus,
Sévère Alexandre et Philippe l’Arabe étaient entièrement syriens. » [13] Dans ces conditions, que reste-t-il de « romain » à Rome ?
Deuxièmement, Constantin n’a pas pu déplacer la capitale impériale de
Rome à Byzance, car Rome avait déjà cessé d’être la capitale impériale,
ayant été remplacée par Milan en 286. Sous Dioclétien, toute l’Italie
était tombée dans l’anarchie pendant la « crise du troisième siècle » (235-284), et Rome était déjà « une ville morte » [14].
Peut-on vraiment, d’ailleurs, croire au transfert d’une capitale
impériale à plus de mille kilomètres de distance, avec sa noblesse
sénatoriale et son administration, entraînant la métamorphose d’un
empire romain en un autre empire romain ayant une structure politique,
une langue, une culture et une religion totalement différentes ? Et dans
quel but ? Ferdinand Lot, grand spécialiste de l’Antiquité tardive,
s’est longuement posé la question et conclut que « la fondation de Constantinople est une énigme politique ». Dans un effort désespéré pour lui donner sens, il conclut que « Constantinople est née du caprice d’un despote en proie à une intense exaltation religieuse », et que, par cette « folie politique », « Constantin a cru régénérer l’Empire romain, [mais que], sans s’en douter, il a fondé l’Empire si justement appelé “byzantin” » [15].
Voilà qui est tiré par les cheveux. Il faut constater ici l’échec de
l’historiographie académique de rendre crédible un récit qui doit plutôt
être analysé comme un élément de propagande produit par les mêmes
cerveaux que la donation de Constantin. Ce paradigme de la translatio imperii n’est peut-être qu’une légende inventée pour masquer le mouvement opposé et bien réel de la translatio studii,
le transfert vers l’Occident de la culture grecque préservée et
enrichie par Byzance, qui commence avant les croisades et culmine en
pillage systématique au XIIIe siècle (lire « Le révisionnisme byzantin d’Anthony Kaldellis »).
Bizarreries spatio-temporelles
Lorsqu’on commence à se poser des questions sur Constantin et sur la
relation entre les deux empires romains, des étrangetés chronologiques
apparaissent, et elles finissent par atteindre une masse critique qui
fait s’effondrer sous vos pieds tout ce que vous avez cru savoir sur
Rome.
Ce narratif est fondé sur des sources dont la traçabilité avant le
XIe siècle est impossible, et dont un bon nombre n’apparaît pas avant le
XIVe ou le XVe siècle. Plusieurs savants philologues prétendent par
exemple avoir démontré que les œuvres de Tacite, découvertes au
XVe siècle par Poggio Bracciolini (1380-1459), « trahissent la plume d’un humaniste du XVe siècle » (Polydor Hochart) [16].
Le narratif est contredit par l’architecture. « Où est la Rome du
Moyen Âge, demandait l’historien James Bryce, la Rome où les pèlerins
affluaient, d’où venaient les commandements qui faisaient s’incliner les
rois ? [...] À cette question, il n’y a pas de réponse. Rome, la mère
des arts, n’a guère de bâtiment pour commémorer cette époque. » [17]
En vérité, il y a peut-être une réponse : ce trou noir du Moyen Âge est
une illusion. Ce que nous prenons pour les constructions antiques de
Rome sont des constructions médiévales, et parfois même de la fin du
Moyen Âge.
On a toujours su que l’Antiquité romaine était, dans une certaine
mesure, un fantôme conjuré par les hommes qui ont produit sa
« Renaissance ». Mais dans quelle mesure, exactement ? Considérons le
fait qu’en 1144 fut fondée la « Commune de Rome », avec celle de Pise en
1085, Milan en 1097, Gène en 1099, Florence en 1100. Rome utilisait
l’acronyme SPQR sur ses bâtiments et ses pièces. Quarante-deux autres
villes médiévales italiennes utilisaient l’acronyme SPQ suivi de
l’initiale du nom de la ville, comme SPQP pour Pise, SPQT pour Tusculum
ou SPQL pour Lucera, etc. [18] En 1362, le poète romain Antonio Pucci expliquait dans son Livre d’histoires diverses, que SPQR signifiait, en italien : Sanato Popolo Qumune Romano, soit « Le Sénat et le peuple de la commune de Rome » [19].
Comment concilier ces faits avec la théorie que SPQR remonte à la
République romaine fondée en 509 avant notre ère et veut dire Senatus Populusque Romanus ? Certes, on doit tenir compte du fait que SPQR apparaît sur l’arc de Septime Sévère, sur l’arc de Trajan, et sur l’arc de Titus. Mais comment être sûr de la date de construction de ces arcs de triomphe [20] ? On peut donc lire avec une certaine perplexité ce qu’écrit Robert Folz sur la Commune de Rome :
« Dans un milieu où le passé était l’objet d’un engouement aussi
grand qu’à Rome, une tentative de création nouvelle devait prendre
forcément l’aspect d’une restauration du passé : le conseil de la
commune s’appela sénat, l’ère sénatoriale fut employée dans la
datation des actes, tandis que reparaissait aussi le signe SPQR. Tout se
passa donc comme si l’on revenait à la tradition de la Rome
républicaine. » [21]
Ou, selon une autre manière de voir les choses : tout se passa comme
si ceux qui disaient revenir à la Rome républicaine la faisaient en
réalité surgir de leur imagination. C’était une pratique courante, dans
un monde ou antiquité signifiait prestige, et prestige signifiait
pouvoir. Par exemple, lorsque les villes de Reims et de Trèves se
disputaient l’honneur de couronner l’empereur Otton le Grand, Reims
prétendit avoir été fondée par Remus après qu’il fut expulsé de
Rome par son frère Romulus ; Trèves répondit en affirmant avoir été
fondée par Trebeta, fils de Ninus et contemporain d’Abraham. Dans
cette rivalité mimétique, chacune de ces deux villes produisit des
documents pour soutenir ses prétentions fantaisistes [22].
Certains patriotes romains de la fin du Moyen Âge avaient le mobile et
les moyens de fabriquer la Rome républicaine antique. Pétrarque
(1304-1374), qui a « découvert » Cicéron et est aussitôt devenu
cicéronien dans le fond et dans la forme, était la figure de prou d’un
mouvement visant a faire revenir la papauté à Rome ; « son intention, on l’oublie trop volontiers ou on le néglige, était délibérément politique », écrit le médiéviste Jacques Heers. Il était « un
des écrivains les plus virulents de son temps, engagé dans une grande
querelle contre la papauté d’Avignon, et cet acharnement à combattre
commandait ses options tant politiques que culturelles » [23].
Ce sont là des hypothèses hardies. Je les explore dans mon livre Anno Domini. Le bug de l’an mil.
J’entends les objections et j’en tiens compte. C’est une recherche
inaboutie, et il y a plus de questions que de réponses. Mais s’il y a
une chose que nous avons apprise ces dernières années, c’est que
l’histoire officielle est, bien souvent, un récit mensonger, et parfois
une inversion totale de la vérité.
Une conclusion me semble bien assurée : l’Empire du mensonge ne date
pas d’hier. La fausse donation de Constantin et la fausse biographie de
Constantin en sont le péché originel.
Laurent Guyénot
Disponible chez Kontre Kulture !